Avant – La chercheuse prise au piège
Ana était chercheuse en sciences sociales de l’espace – « une géographie qui ne dit pas son nom car elle se veut plus ouverte sur d’autres savoirs », explique-t-elle. Avant cela, elle avait étudié l’architecture. À 30 ans, elle s’était lancée dans un doctorat sur la « justice spatiale », cherchant à comprendre ce que les gens souhaitent pour que leur territoire soit plus juste.
Mais derrière cette carrière académique se cachait une réalité plus sombre. « Ma seule place dans le milieu de la recherche dépendait d’une seule source ‘distributrice’ de projets et d’opportunités, mon ancien directeur de thèse, avec qui j’avais une relation toxique », confie-t-elle. Une relation riche mais teintée d’épisodes qu’elle considère aujourd’hui comme du harcèlement moral.
Le déclic – Le vide et le deuil
Le déclic a été profond. « Je ne faisais confiance ni à la pertinence, ni à la qualité de ce que j’avais produit et pensé. Je sentais que je ne pouvais rien utiliser des savoirs et des compétences que j’avais pu construire au long de 14 ans de travaux scientifiques. »
Elle a dû faire le deuil de cette identité de chercheuse, tout en découvrant sa part de responsabilité et en prenant conscience de la souffrance accumulée. « C’était une période de deuil, tout en ne voulant pas que cela touche à mes enfants. C’était le vide. Aucun nouveau projet ne me venait en tête. »
Le chemin – Des petits pas dans le brouillard
Automne 2024 : Les premiers balbutiements
En automne 2024, Ana continue à travailler sur un projet de recherche participative inachevé, envisageant d’en faire un film documentaire. Mais quelque chose a changé : « Je n’ai pas l’étoffe pour un frottement si proche avec la lourdeur, l’inertie, la laideur du monde réel de la fabrique du territoire. »
Elle se demande ce qu’elle fait en Belgique. « Je n’ai presque pas d’amis, pas de métier… » Elle reprend ses cours de danse deux matinées par semaine, qui deviennent de plus en plus structurants. Elle se lance dans un module en pédagogie de la danse à Liège et commence à faire une place à cette passion de 30 ans. Elle fait aussi un court accompagnement en Fasciathérapie, où la thérapeute lui suggère, sans qu’Ana puisse l’entendre, que regarder fixement le futur n’est peut-être pas le seul chemin.
Les candidatures dans l’associatif (missions sur la cohabitation en ville, pédagogie, médiation culturelle) n’aboutissent pas. « Il manque toujours quelque chose. Soit un manque de connaissances pointues sur le thème (ma force c’est l’interdisciplinarité, pas la spécialisation), soit le manque de connaissance du tissu associatif bruxellois. »
Les accompagnements Actiris : Premiers repères
À l’automne, elle intègre un cycle pour femmes de plus de 40 ans proposé par Actiris. Le cycle comprend un atelier sur l’ennéagramme, un autre sur l’ikigai. C’est là qu’elle trouve une formulation pour son activité future : « Encadrer et interpeller les gens, vers leur mouvement et celui du monde, dans des espaces-temps collectifs de résonance. » Avec cette boussole, elle s’inscrit à son premier module de formation en danse-thérapie.
Janvier 2025 : Le tournant du self-leadership
« J’y arrive dans un assez mauvais état », raconte Ana. La formation en self-leadership n’était pas exactement une formation, « mais plutôt un processus pour sortir du blocage et du flou. Mon sentiment de moi était d’être une dentelle, sans colonne vertébrale. »
Le collectif et la structure lui permettent de tracer un chemin. Avec deux autres participantes, ils se donnent pour mission de s’informer mutuellement de leurs petits pas quotidiens. Cela fait plus d’un an que ce lien quotidien d’écoute mutuelle, sans jugement, est un fil de contact humain précieux pour tenir dans la durée.
Une grande partie de son plan concerne sa santé mentale. Elle suspend sa thérapie et démarre un bilan psychologique. « Pendant toute cette année, je suis souvent à la limite de la fatigue. »
Le refus de Bruxelles Formation et la piste du traumatisme multiple.
Elle voulait se former pour devenir formatrice en justice spatiale. L’entretien chez Bruxelles Formation est « un cataclysme, avec une évaluation de la valeur ajoutée de mon projet faite sur le genou pour m’en dire qu’il n’y aurait pas de demande. »
« À ce moment, je revis en pire ce que j’avais senti en 2019 : il n’y a pas de place pour moi. Cela relève du traumatisme, même si ma sécurité vitale n’est pas engagée, il y a quelque chose d’un fondement existentiel qui si. »
Cet incident, croisé avec d’autres indices, fait émergerla piste d’un traumatisme multiple. C’est-à-dire, une succession d’événements en apparence peu graves mais qui, quand cumulés, affectent négativement la coloration du monde et sa vision de soi-même. Ce n’est pas un diagnostic simple à accepter, car il y a toujours des histoires plus catastrophiques, mais le parcours thérapeutique qui s’ouvre est prometteur.
L’entrepreneuriat par nécessité
C’est après ce refus qu’elle trouve le programme en ligne de Job&Sense « Trouver son idée entrepreneuriale ». « Il devient évident que je vais devoir trouver ma place en la créant et j’arrête de postuler pour des emplois salariés. »
Elle décide de faire l’étude de marché pour ses formations en sciences sociales. Le BMA (Brussels Manneken Academy) répond favorablement. Une formation test est organisée pour septembre.
En parallèle, elle cherche un espace de coworking plus artistique et culturel. Elle le trouve et s’y installera en septembre.
L’été : Les premiers ateliers tests
L’été approche et elle ne veut pas partir en vacances sans avoir assumé une direction. « Depuis un moment je songe à recourir à la solidarité de mes amis chômeurs pour m’aider à tester certaines idées, encore imprécises, autour des manières de relier sciences sociales et danse. »
Le directeur du studio de danse de sa fille lui prête un studio. « J’ai sauté de bonheur de voir qu’une petite place pourrait finalement m’être accordée. » Elle anime trois ateliers de 2 heures chacun. Les retours sont positifs, elle se sent bien.
Automne : L’échec de la formation et l’immobilité forcée
La formation test sur la justice spatiale au BMA ne se passe pas bien. « Une partie des architectes ne voient pas l’intérêt d’un truc si distant du projet, et une partie décrochent franchement. L’effort de préparation était immense… Je pars de l’expérience avec une sensation de pourriture. »
Elle postule pour un financement européen pour ses ateliers de danse qu’elle appelle « danse-habitée ». Le jour du deadline, rupture musculaire. Elle est immobilisée. « Cela ressemble bien à la dépression. Je ne peux rien faire, même pas lire ou regarder la télé. »
Les obstacles – La fatigue et le doute permanent
Tout au long de ce parcours, Ana affronte plusieurs obstacles majeurs :
La santé mentale et physique : « Mon médecin en médecine chinoise me dit voir une grande fatigue ». En mars 2026, elle se voit prescrire du repos.
L’absence de passerelle : « Après cet élan du self-leadership, les choses se sont compliquées. Il n’y a pas de passerelle entre cette ambiance du ‘yes, you can !’ et puis la rude logique du marché concurrentiel, pas seulement des jobs, mais aussi des places en formation. »
Le poids du passé : Continuer le suivi de la doctorante avec le même directeur de thèse toxique jusqu’en décembre 2024. « Quelque part, je reste attachée à mon identité et pratiques de chercheuse et aux troubles de cette ancienne relation. » Le jour de la défense de thèse, elle lui dit que la relation est terminée. « Je sens mon dos se défaire d’une carapace. »
Les refus successifs : Jobs refusés, formation refusée, aide pour le film documentaire refusée, formation en psychomotricité acceptée puis refusée par elle-même car trop « disciplinaire et normatif ». Chaque refus déclenche le souvenir de dizaines de dossiers scientifiques eux-mêmes refusés avant l’abandon de la vie académique.
Aujourd’hui – Un pas après l’autre
En janvier 2025, Ana lance ses ateliers « danse-habitée ». Elle a une inscription : une dame qui a toujours voulu danser. Le premier cours est très beau. Au deuxième cours, la dame lui fait part que cela l’a tout de même bousculée. Elle veut arrêter. « C’est trop pour son arthrose et pour son esprit. Elle apprécie la densité du projet, mais elle a besoin de quelque chose de plus léger. » Dans une séance ultérieure, un Monsieur sent des vertiges. Ana sent que l’offre ne correspond pas à la demande. Elle est prête à réviser son concept, mais l’énergie lui manque.
En parallèle, elle finit enfin l’écriture du scenario du film. Cette fois-ci, l’idée de reprendre ce fil de son parcours ne lui est pas étrangère. Regarder en arrière pour retrouver le futur lui semble désormais possible.
Les prochains mois, elle se consacrera à refaire sa santé avec un objectif : retrouver le plaisir de jouer avec ses enfants.
Les conseils – La compagnie des autres et le temps
Lorsqu’on lui demande quel message elle aimerait partager, Ana est d’une honnêteté désarmante :
« J’aimerais bien avoir un message plein d’espoir… Mais malheureusement je ne peux pas encore dire que je vais m’en sortir et que ce sera aussi le cas des autres personnes qui entament une réorientation. »
Mais elle partage quand même des repères précieux :
« La compagnie d’autres personnes est fondamentale. Ne pas rester seule, aller vers des ressources là où elles sont ». Même si les offres d’aide ne sont pas parfaites – pour une scientifique il y avait de quoi critiquer – il faut de l’humilité. L’important est de rester dans le monde réel, parmi les autres.
Sur la compétence découverte, elle répond : « J’ai découvert que j’ai énormément de résilience. C’est une chance et un fardeau. Le propre de la résilience selon Boris Cyrulnik est de devoir créer sa propre niche de beauté et de possibilité parce qu’elle ne nous a pas été donnée d’emblée. Cyrulnik exprime un bémol, la possibilité de « écrire des soleils » dépend des circonstances que la personne rencontre en société, elle n’est pas la responsabilité du seul individu et de sa force de caractère.
Pour cette raison Ana conseille de pas culpabiliser, d’autant plus qu’un regard moralisant consomme beaucoup d’énergie et ne fait que renforcer les difficultés. Parfois, la seule chose que nous pouvons changer assez rapidement, est la grille de lecture avec laquelle on se lit soi-même. C’est déjà ça. Tout le reste prendra son cours et son temps.



