Avant – Vingt ans dans les ressources humaines
« J’ai travaillé pendant une bonne vingtaine d’années dans les RH », raconte Sibylle. Son parcours commence au début des années 2000, en plein boom du recrutement. Après des études en Sciences Politiques et relations internationales, suivies d’un master en sciences du travail, elle se spécialise dans le recrutement pour de grandes entreprises : Proximus, Delhaize, Microsoft.
Les déménagements et l’arrivée des enfants la conduisent à évoluer. Elle rejoint le service du personnel d’Electrolux, où elle découvre la polyvalence des RH au-delà du recrutement. « Je faisais un petit peu de tout : le recrutement, les intérims, les fêtes de personnel, vraiment tout ce qui était lié au RH. »
À la naissance de son troisième fils, elle se rapproche encore de Villers-la-Ville où elle habite et travaille pour un bureau d’avocats en propriété intellectuelle, où elle gère les RH, les brevets et la comptabilité. Un poste qu’elle adore. Un travail qu’elle aimait, des collègues formidables. « J’aurais pu rester parce que j’adorais mon job et mes collègues », confie-t-elle.
Le déclic – Un cancer qui change tout
Le tournant arrive en même temps que le covid : Sibylle est diagnostiquée d’un cancer. « Malheureusement j’ai eu un cancer en même temps que le covid », explique-t-elle. Malgré la maladie, elle continue à travailler, même sous chimio. Mais quelque chose a changé.
« Après cet épisode, j’avais envie d’autre chose. Ça ne me remplissait plus. » Ses enfants ont grandi, l’âge avance, et une évidence s’impose : elle ne veut plus passer ses journées devant un ordinateur.
« Plus du tout envie de ce travail de bureau. Me dire que je suis toute la journée à faire de la paperasse devant un ordinateur… Besoin d’un peu plus de mouvement. J’adore être à l’extérieur, j’ai besoin d’être au jardin, en forêt. » Elle décide d’arrêter et de prendre le temps de réfléchir à la suite.
Le chemin – Entre explorations et hasard heureux
« J’ai décidé d’arrêter un an ou deux », raconte-t-elle. S’ensuit une période de questionnement intense. « J’ai énormément réfléchi, je me suis posé 36 000 questions : vers quoi me tourner ? C’était une période assez difficile parce que j’avais du mal à cibler ce que j’avais envie de faire. »
Elle savait qu’elle voulait rester « dans l’humain », mais sans savoir exactement quoi faire. Au moment où son second fils était en rhéto, elle fait elle-même un bilan de compétences qui révèle des capacités intellectuelles et créatives variées. « Ça ne m’orientait pas plus vers un métier bien spécifique. Il y a plein de choses qui me passionnent. »
Sibylle se disperse : quand une amie réussit en réflexologie, elle veut devenir réflexologue. Quand une autre se lance en comptabilité, elle envisage la comptabilité. « C’était vraiment compliqué. Je me suis dit stop, je suis malade, je suis sous traitement, je vais un peu me calmer. »
Premier chemin : la fromagerie par hasard
Son entrée dans le monde du fromage relève du pur hasard. Pendant que son dernier fils joue au foot, elle va régulièrement acheter du fromage dans une crèmerie du coin. Elle tombe sous le charme de la responsable, « une femme passionnante » qui lui raconte l’histoire de chaque fromage, de la région, de la fabrication.
« J’ai demandé en rigolant : est-ce que vous ne cherchez pas une collègue ? Et elle m’a dit bah oui justement, on a une de nos étudiantes qui travaille le mardi part en Erasmus, donc si ça te tente, discutons et tu peux la remplacer. » Voilà comment tout a commencé.
Deuxième chemin : la formation en thérapie
Parallèlement, elle se lance dans une formation en thérapie systémique brève, spécialisée pour les adolescents mais également pour les enfants et parents. Elle démarre son activité d’indépendante complémentaire le 1er novembre 2025.Deux voies très différentes, mais avec un point commun : le contact humain.
Les obstacles – Doutes et sortie de zone de confort
Si la fromagerie s’est faite naturellement, le lancement de l’activité thérapeutique est une tout autre histoire. « Je trouve que c’est très très compliqué », avoue Sibylle avec franchise.
« Le côté très difficile pour moi, c’est de me vendre en tant que coach, en tant que thérapeute. Mettre des choses en place, activer ses réseaux, démarcher les médecins de ma région, les écoles… Tout ça je trouve que c’est difficile. Ça me met hors de ma zone de confort. »
Les émotions fluctuent. « Il y a des jours où je suis hyper motivée et ça va tout seul. Il y a d’autres jours où je me dis : mais pourquoi est-ce que je… ? » La phrase reste en suspens, mais traduit les doutes qui l’assaillent.
Aujourd’hui – Deux métiers, un même fil rouge
À 52 ans, Sibylle travaille trois jours par semaine à la crèmerie (mercredi, jeudi, vendredi) et reçoit des patients le samedi matin dans son cabinet.
« C’est un métier que je trouve personnellement magnifique parce que j’ai ce contact et cet échange avec le client », explique-t-elle à propos de la fromagerie. « Je suis entourée de beaucoup plus jeunes que moi et elles m’apportent une espèce de joie de vivre par leur jeunesse. Elles me posent parfois des questions sur mon parcours, et je trouve ça très intéressant de pouvoir partager avec elles. »
Après avoir été entourée de trois garçons à la maison, elle apprécie particulièrement de travailler avec des collègues féminines. « Je n’ai que des collègues féminines, à part un collègue, et je dois dire que ça me fait beaucoup de bien dans cet échange différent de la maison. »
La passion pour le produit est réelle : « Je suis passionnée pour apprendre les fromages, leurs origines, les animaux, les régions fromagères. On a une clientèle qui est dans l’échange, qui vient pour se faire plaisir, on a un beau produit. Les journées passent très vite et dans une ambiance vraiment très agréable. »
Pour le cabinet, elle s’est spécialisée dans l’accompagnement des adolescents (« entre 10 et 18 ans, parce que l’adolescence commence déjà un peu plus tôt et se termine un peu plus tard »). Là aussi, c’est le relationnel qui prime, même si le côté entrepreneurial reste un défi.
« J’attache beaucoup d’importance à l’échange humain, pas seulement dans ma vie privée mais également dans ma vie professionnelle. Ce besoin de contact, ce besoin d’échange, parce que je trouve que c’est super enrichissant, et d’autant plus quand c’est intergénérationnel. »
Les conseils – « Faire ce qu’on aime, sans se forcer »
Prendre le temps de s’orienter
« Je pense que pour moi, ce qui est très très important, c’est de prendre le temps au niveau professionnel de s’orienter, de se faire aider. Pas se dire ‘je vais faire le droit parce que mes copains font droit’. Je crois que ça c’est propre à ma génération. Je pense que les jeunes aujourd’hui sont beaucoup mieux formés, beaucoup mieux orientés, ils sont mieux informés pour faire de meilleurs choix. »
Elle reconnaît ne pas avoir bénéficié de cet accompagnement à l’époque : « C’est quelque chose que je n’ai pas reçu ou connu en sortant de rhéto et je trouve que c’est très compliqué. Je vois que dans ma génération, il y en a d’autres qui sont dans la même situation, et c’est à mon avis ce qui explique aussi un peu le nombre de reconversions qu’on voit actuellement. »
Faire ce qu’on est, sans se prouver quoi que ce soit
« L’autre conseil, ça vaut pour tous : c’est vraiment faire ce qu’on aime. »
Son message est clair : « Vraiment faire ce qu’on aime, y foncer, y croire, croire en soi, mais pas se dire ‘il faut que j’y arrive à tout prix’. Je pense qu’en tout cas moi personnellement, c’est quelque chose qui m’épuise. »
Sa conclusion résume tout : « Il faut se plaire à soi-même finalement. Avancer professionnellement en disant ‘ça me parle, ça c’est juste pour moi’. Ce que les autres en pensent, finalement, ça n’a pas tellement d’importance. »



